La fabrique du « commun » dans les manuels scolaires de la IIIe République

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.


Dans le cadre de l’appel à projet «& Chercheurs associés 2019-2020& », je déposais au début de l’année 2019 un projet de recherche intitulé La fabrique du « commun » dans les manuels scolaires de la IIIe République. Ce projet fut accepté, ce qui me permit de prolonger mes précédentes recherches engagées au sujet des manuels scolaires. A l’occasion d’un projet de recherche de l’équipe ERHISE de l’Université de Genève1, j’avais eu l’opportunité, lors de l’année 2013-2014, de pouvoir travailler sur l’Institut International de Coopération Intellectuelle (IICI), et plus particulièrement sur le processus de révision des manuels scolaires pendant l’Entre-deux-guerres menée au prisme du pacifisme et de l’entente mutuelle entre les peuples. A l’occasion de ce premier chantier de recherche, j’eus la chance de découvrir des ébauches de réflexions sur l’historiographie, des correspondances entre intellectuels au sujet des manuels, des comptes rendus de manuels scolaires bellicistes ou encore des échanges sur les dispositifs à mettre en place pour supprimer certains passages dans les manuels scolaires en usage dans plusieurs Etats. Cependant, dans cette recherche, et ce n’est pas le moindre des paradoxes& : les manuels étaient à la fois omniprésents et absents. Omniprésents, car les archives de l’IICI regorgent de documents portant sur les manuels& ; mais également absents, dans le sens où il n’y avait pas, à proprement parler, de manuels dans ce fonds. Le projet de recherche que j’ai proposé à la BnF constituait pour moi une occasion de partir à la découverte concrète des manuels scolaires français dans leur matérialité, et dans leur diversité, et de délimiter le problème complexe que posèrent ces manuels du début de la IIIe République (1870-1940) aux intellectuels pacifistes des années 1930.

Mon projet porte sur la fabrique du commun dans les manuels scolaires de la IIIe République. Cette recherche est accueillie au département «& Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme& » (PHS) dirigé par Fabien Plazannet, dans le service «& sciences sociales& » de Laurence Jung. Mon projet s’ancre plus précisément dans le développement de l’offre éditoriale en matières de livres scolaires et de l’investissement de la République dans la culture scolaire entre 1878 et 1888 (Musée pédagogique, 1889a). Il s’agit d’une époque charnière où le budget de l’instruction publique devient plus conséquent, passant de 53& 640& 714 francs en 1878 à 133& 207& 905 francs en 1888 (Musée pédagogique, 1888), et pendant laquelle les programmes des disciplines comme l’histoire et l’instruction civique se précisent et se renouvellent. L’enjeu global de mon projet est de mettre en valeur les impressionnantes collections de la BnF en matière de manuels scolaires et les précieuses collections de documents du Musée pédagogique actuellement en voie de numérisation.

Au sens le plus ordinaire, le commun désigne «& ce qui est partagé par tous& » et la communauté «& un groupe social caractérisé par la possession des biens communs et spirituels& » (Morfaux, 1980, p.51). Du point de vue de l’institution scolaire à la fin du XIXe siècle, le commun à l’œuvre dans la culture scolaire désigne des références, des connaissances, des symboles voire des sentiments, que l’institution scolaire estime nécessaires de connaître ou de ressentir, pour faire nation et République, mais également pour permettre à la France de se développer d’un point de vue économique et industriel. Le terme «& fabrique& » insiste sur l’action de transformer une matière première pour en faire quelque chose d’autre. Un manuel d’histoire des classes primaires à la fin du XIXe siècle a moins l’ambition de former des petits historiens que d’enraciner la République, la Patrie et une forme de société, en proposant des éléments idéologiques compatibles aux contenus présents dans les autres livres scolaires (livres de lecture, manuel d’instruction civique, etc.). Le «& commun& » ne se développe pas spontanément ou naturellement, il émerge d’une pluralité d’actions collectives et institutionnelles.

A l’évidence, beaucoup de recherches magistrales ont déjà porté sur les manuels et livres scolaires (Choppin, Amalvi, Cabanel et bien d’autres) ou sur certains auteurs emblématiques de ces objets culturels (Bourdon, Leduc, Dalisson pour les travaux plus récents), mais je souhaitais me concentrer sur la solidarité d’intentions qui motiva un tel investissement dans les manuels, et la solidarité d’effets qui était recherché. Mentionnons ici le cas bien connu d’Ernest Lavisse, célèbre auteur de manuels d’histoire mais qui signa sous le curieux pseudonyme de «& Pierre Laloi& » un manuel d’instruction civique, ou encore Clarisse Juranville, véritable «& femme orchestre& » de la culture scolaire, auteure de méthodes d’enseignement, de récits historiques et autre livres de civilité.

Ces multiples livres qui circulèrent à cette époque s’adressaient aux futurs hommes et femmes de la société française, parfois futurs citoyens certes, mais souvent futures petites mains (exploitées ou exploitantes) dans un mode de production. Quelle forme de famille valorisait-on& ? Quelle place importante était accordée aux femmes alors qu’elles n’avaient pourtant pas le droit de vote& ? Quels comportements attendait-on du paysan ou du commerçant& ? Lorsque la politique coloniale française se développait, agrandissant substantiellement le territoire «& commun& » des français, comment la culture scolaire prit en compte et mit en évidence ces évolutions, ainsi que les nouveaux besoins qui avaient alors émergé& ?

Dans cette recherche se concentrant dans un premier temps sur les livres en usage dans les écoles primaires publiques en France à la fin du XIXe siècle (Musée pédagogique, 1889b), je m’intéresse donc autant aux conditions de l’ambition en jeu dans ce «& commun& » à transmettre et inculquer par la culture scolaire, qu’aux différents types de commun à l’œuvre. Constituer un «& commun& », c’est se situer à travers le passé, revendiquer un territoire, mais c’est également visualiser une direction et s’imaginer un destin. Or, ce schéma symbolique nécessite que chacun-e soit assigné-e à une place et une fonction, mais qu’il ou elle y adhère, alors même que les auteur-e-s de manuels peuvent fournir des «& communs& » qui peuvent différer les uns des autres. Enfin, je m’intéresse également aux stratégies retenues dans ces productions culturelles. Par quels procédés et selon quels postulats ces livres ambitionnèrent avec ingéniosité de s’adresser à des jeunes enfants pour les sensibiliser, les émouvoir et les interpeller& ? & C’est donc tout ce jeu de sollicitations et parfois de contradictions véhiculées par les contenus et livres scolaires qui est au cœur de ce projet.

Références bibliographiques

  • Morfaux, L.-M. (1980). Vocabulaire de philosophie et des sciences humaines. Paris& : Armand Colin.
  • Musée pédagogique (1888). Exposition internationale de Melbourne (1888). Paris& : Imprimerie Nationale
  • Musée pédagogique (1889a). Situation scolaire des départements en 1878 et en 1888. Paris& : Imprimerie Nationale
  • Musée pédagogique (1889b). Livres scolaires en usage dans les écoles primaires publiques. Paris& : Imprimerie Nationale
  1. «& FNS ERHISE–FNS-Figures of knowledge production and the construction of new disciplinary the scenes of knowledge.& Subside Sinergia CRSII1-147688& ».

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