L’apostolat par les livres et la langue mandchoue : lecture d’Aristote et des catéchismes à Pékin au XVIIIe siècle

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.

Alice Crowther est titulaire de la bourse d’excellence 2019-2020 de la BnF.


Les origines de la traduction en mandchou des livres chrétiens

En 1707, à Pékin, parmi les vieux livres en vente lors de la foire mensuelle d’un temple bouddhique, le prince mandchou Surgiyen trouva une traduction en chinois du De l’âme d’Aristote. L’histoire est racontée dans une lettre envoyée le 20 août 1724 par Dominique Parrenin (1665-1741), jésuite lyonnais missionnaire à Pékin, à un confrère habitant à Paris1. Le lieu de gravure des planches du livre était un temple « du Dieu du ciel& », et, ressentant «& que le but de ce livre était bien différent des autres livres que j’avais lus jusqu’à alors& », le prince envoya un serviteur chercher ce temple et d’autres de leurs livres. Son serviteur trouva alors l’église catholique à Pékin des jésuites portugais, appelée la Salle du Maître du Ciel (Tianzhu tang 天主堂), où les prêtres lui donnèrent, sans demander paiement, de nombreux livres dont «& celui qui traite de la vraie connaissance de Dieu » – le plus probablement le Tianzhu shiyi 天主實義 (Le vrai sens du Maître de Ciel) (1603)2, un catéchisme par Matteo Ricci (1552-1610) qui connut de nombreuses réimpressions, et «& celui des sept victoires », qui doit être le Qike 七克 (Sept victoires) (s. d.) de Diego de Pantoja (1578-1618) et Yang Tingyun 楊廷筠 (1562-1627), un traité sur les sept péchés capitaux, ainsi que les sept vertus qui permettent de les surmonter3.

L’église des jésuites portugais était située à l’extérieur et un peu à l’est de la cité impériale, tandis que la nouvellement établie (1701) église des jésuites venus de France, dite Beitang « l’église du nord », où Parrenin vivait, venait d’être construite dans les jardins attachés au nord du palais impérial (voir figure 1). Cette disposition spatiale, qui rendait l’église française plus isolée de la vie de la ville et plus difficile à atteindre discrètement, contribua à amener le serviteur de Surgiyen d’abord à l’église portugaise, où il rencontra notamment le père Joseph Suarez (1656-1736)4.

Figure 1. « Église du Beitang en vue plongeante, avec personnages en procession dans les jardins du Palais impérial », Pékin, vers 1701-1703. Département des Estampes et de la photographie, Bibliothèque nationale de France
Figure 1. « Église du Beitang en vue plongeante, avec personnages en procession dans les jardins du Palais impérial », Pékin, vers 1701-1703. Département des Estampes et de la photographie, Bibliothèque nationale de France (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b541001700)5.

Les temples jouaient un rôle important dans la vente ainsi que l’impression des livres en Chine impériale tardive. A Pékin, les foires les plus importantes pour l’achat des livres de tous sortes étaient celles des temples bouddhiques du Huguosi 護國寺 (Temple de la protection de l’État), au nord de la cité impériale, du 7 au 8 de chaque mois, et du Longfusi 隆福寺 (Temple de la félicité abondante), pas loin de l’église portugaise, & les 9 et 10 de chaque mois6. Des temples de la capitale, tels le Longfusi, mais aussi le Da Ci’ensi 大慈恩寺 (Temple de la grande bienfaisance), le Yanfusi 延福寺 (Temple du bonheur prolongé) ou le Guanyinsi 觀音寺 (Temple de Guanyin) étaient aussi des imprimeurs et des éditeurs des livres7. Les activités de publication et de distribution de livres entreprises par les églises s’inséraient naturellement dans ce contexte culturel. Le marché diversifié de livres qui fleurissait en Chine, et les difficultés administratives que les missionnaires rencontraient pour circuler librement sur le territoire de l’Empire, motivèrent l’adoption d’une méthode de travail privilégiant « l’apostolat par les livres »8.

Figure 2. Toit du temple Huguosi (Pékin), fermé au public, en 2016. (Photo : Alice Crowther, 2016).
Figure 2. Toit du temple Huguosi (Pékin), fermé au public, en 2016. (Photo : Alice Crowther, 2016).

Dans les premières décennies du dix-septième siècle deux jésuites écrivirent des adaptations des commentaires du Collège jésuite de Coimbre sur le De l’âme d’Aristote et le Parva naturalia, les traités aristotéliciens sur la perception, la mémoire, le sommeil et les rêves, la vieillesse, et la respiration9. Francesco Sambiasi (1582-1649) donna oralement une exégèse et son collaborateur, le célèbre mandarin converti Xu Guangqi 徐光啓 (1562-1633), mit ses explications par écrit en bon chinois classique. Leur Lingyan lishao 靈言蠡勺 (Un pochon des mots sur l’esprit) fut publiée par le Shenxiutang 慎修堂 (la Salle de la pratique soigneuse [du vertu]) en 162410. Pourtant, la recherche par Surgiyen d’un temple « du Dieu du ciel& », quête qui le mena à l’église portugaise de Pékin, semble indiquer que le vieux livre qu’il avait entre les mains n’était probablement pas cette traduction de 1624, mais plutôt celle en trois fascicules de Giulio Aleni (1582-1649), le Xingxue cushu 性學觕述 (Exposé grossier sur l’étude de la nature [de l’homme])11. Cette traduction, commencée des 1623 mais seulement publiée dans sa version définitive en 1646, était imprimée par le Chijian Tianzhutang 敕建天主堂 , « la Salle du Maître du Ciel fondée par ordre impériale », une église qui ne se trouvait pas à Pékin mais au sud de la Chine, dans la ville de Fuzhou. Pour Surgiyen, c’était la clarté qu’il trouva dans les explications de la genèse du monde et de l’âme de l’homme données par les livres des chrétiens qui motiva sa conversion. Mais il restait longtemps sans recevoir le baptême parce qu’il peinait à accepter les doctrines de l’incarnation du Christ et de la rédemption des péchés. Il fallut une période de réflexion intense lors d’une convalescence après une maladie à l’été 1717, suivie par des années de prière, de lecture et de conversations avec les missionnaires et des catéchistes chinois, pour le décida finalement de franchir cette étape en 1717, prenant le nom de baptême de Jean. – Cette anecdote n’est pas sans rappeler les circonstances de la conversion d’Ignace de Loyola lors de sa lente guérison d’une blessure à la jambe qui l’amena à quitter sa vie de soldat et d’homme du monde, une histoire que les jésuites rapportaient sûrement à leur fidèles.&

Or, ses années de questionnement mirent la famille de Surgiyen en contact fréquent avec les prêtres européens résidant à Pékin. De nombreux membres de sa branche de la famille impériale reçurent le baptême avant lui, et notamment les femmes. La traduction en langue mandchoue des livres chrétiens était initiée par une demande faite par ces mandchoues au père Suarez, qui fit appel à Dominique Parrenin pour entreprendre le travail. Bien que parlant le chinois, elles ne le lisaient pas, ou pas avec aise. En plus, elles n’avaient que rarement l’occasion de discuter avec des missionnaires, ou avec des convertis chrétiens extérieurs à leur foyer. Les premiers écrits sur la religion chrétienne en mandchoue sont ainsi nés du besoin de guider des femmes croyantes mais ayant peu d’occasions de recevoir une instruction doctrinale. Ainsi, en regardant le corpus, on trouve le catéchisme de Ricci donné à Surgiyen par les prêtres portugais12, mais pas les commentaires sur Aristote. Parmi les livres traduits ou composés en mandchou figurent aussi un calendrier des saints13, et des traités sur la confession14 et la communion15. Ces textes sont écrits dans une langue qui s’efforce à la simplicité et la clarté d’expression, se servant souvent de la répétition et des listes numérotées, des techniques qui devaient avoir pour but de faciliter la mémorisation par cœur des concepts centraux.

Figure 3. Première page de la traduction mandchoue du catéchisme de Ricci (Mandchou 234. Abkai ejen i unenggi jurgan i bithe).
Figure 3. Première page de la traduction mandchoue du catéchisme de Ricci (Mandchou 234. Abkai ejen i unenggi jurgan i bithe). La langue des mandchous, ce peuple venu du nord qui conquit Pékin et la Chine en 1644, était une langue toungouse agglutinante, complètement différente du chinois. Au dix-huitième siècle l’administration de l’Empire des Qing était bilingue, avec une rédaction systématique des documents en chinois et en mandchou, sauf pour certaines communications, jugées sensibles, uniquement en mandchou. Le mongol, l’ouïghour et le tibétain étaient aussi utilisés. Déjà au XVIIIe siècle les empereurs Yongzheng (r. 1723-1735) et Qianlong (r. 1736-1795) se plaignirent de plus en plus souvent de ce que les Mandchous perdaient leur langue maternelle au profit du chinois. Pourtant, la situation réelle aurait été plus nuancée. Encore au XIXe s., on traduisait en mandchou des romans chinois.

En 1724, la famille de Surgiyen fut condamnée à l’exil, à la fois pour avoir adopté une religion hétérodoxe et étrangère, mais aussi dans un contexte où Yongzheng (r. 1723-1735), dont la succession au trône était controversée, consolidait son pouvoir en attaquant ses frères et d’autres branches de sa famille qu’il soupçonnait de ne pas le soutenir16. Le père de Surgiyen, Sunu, était l’arrière-petit-fils de Cuyen, le fils aîné de Nurhaci (r. 1616-1626), fondateur de l’État mandchou. La plus grand partie de la famille fut envoyé à un poste frontalier de la grande muraille, dans le Shanxi actuel : en mandchou la ville de Furdan « passe », en chinois Youwei 右衛 « Garnison de droite ».

Cet exil initia une deuxième période de traduction vers le mandchou, pour réconforter ces déportés, dont certains, hommes comme femmes, se sentaient plus à l’aise en lisant le mandchou que le chinois17. D’abord l’exil, et puis emprisonnement, exécutions, et expulsion en masse de la lignée impériale, firent que la conversion de ces princes ne marqua qu’un interlude et pas un début, et l’époque des traductions théologiques et catéchétiques en mandchou se limite au XVIIIe siècle18.

Échanges d’idées et d’exemples entre Paris et Pékin

Figure 4. Première page de la biographie de Sainte Geneviève (« Enduringge sargan jui Ženowa ») de Paris dans un calendrier manuscrit et anonyme des saints de la première quinzaine du mois de janvier (Mandchou 253).
Figure 4. Première page de la biographie de Sainte Geneviève (« Enduringge sargan jui Ženowa ») de Paris dans un calendrier manuscrit et anonyme des saints de la première quinzaine du mois de janvier (Mandchou 253).

Des jésuites français, notamment Dominique Parrenin ou Alexandre de la Charme (1695-1767) qui traduisaient vers le mandchou, jouèrent un rôle clef dans la production des livres chrétiens en mandchou. Ils envoyaient aussi des copies de leurs traductions mandchoues à Paris, où elles font partie de la couche la plus ancienne de la collection mandchoue de la Bibliothèque nationale, recensées déjà dans le catalogue des livres chinois de 1739 de Étienne Fourmont (1683-1745), ou portant des estampilles de la Bibliothèque royale du XVIIIe siècle. Si, hors de Chine, la collection mandchoue la plus importante est celle de Saint-Pétersbourg, c’est la collection de la Bibliothèque nationale de France qui est la plus importante en ce qui concerne les textes chrétiens19 et plus largement des écrits en mandchou des jésuites.

Par ailleurs des sélections des lettres de Parrenin décrivant les conversions des mandchous furent publiées en France, par Jean-Baptiste Du Halde (1674-1743) dans les Lettres édifiantes et curieuses, écrites des Missions Etrangeres, par quelques Missionaires de la Compagnie de Jésus (Paris, 1702-1776). Les extraits publiés dans les Lettres édifiantes mettent en avant les souffrances et la constance de l’exil à Furdan. Ils sont présentés comme des martyrs modernes : « il y a dans cette fermeté quelque chose d’aussi admirable et d’aussi héroïque, que ce que nous lisons de la constance des héros chrétiens des premiers siècles de l’Église.20 » Les lettres détaillent aussi la pénurie extrême de cette famille princière déchue et le désir des jésuites de pouvoir leur apporter plus d’aide financière21. En 1827 la correspondance sur la famille de Surgiyen fut republiée comme un recueil par l’imprimeur et libraire Mathieu Placide Rusand (1768-1839)22 : Les Héros chrétiens, ou Lettres du P. Parennin sur une famille de princes tartares convertis à la foi, suivies de deux lettres du P. Benoist sur un autre seigneur tartare (Lyon, 1827). Royaliste et catholique, vendant ses livres dans ses librairies à Lyon et à Paris, Rusand espérait, comme il l’expose dans sa préface, & que l’exemple de ces princes « tartares » convertis par des jésuites partis d’Europe plus qu’une siècle auparavant, aurait une influence salutaire sur ses compatriotes : « Nous ne sommes pas accoutumés& à avoir sous les yeux d’aussi frappans spectacles ; ces habitudes de religion et cette couleur extérieure de christianisme qu’on retrouve encore dans nos sociétés chrétiennes, y rendent une conversion moins sensible et moins frappante », « […] on les admire, on les aime ; mais on ne peut se défendre aussi d’un nouveau sentiment d’admiration et d’amour pour la religion qui les a formés et qui les inspire. »

Figure 5. Page de titre du livre Les Héros chrétiens de l'imprimeur Rusand. On note la citation de Hébreux, 13.7 : « Considérez quelle a été la fin de leur vie, et imitez leur foi. »
Figure 5. Page de titre du livre Les Héros chrétiens de l’imprimeur Rusand. On note la citation de Hébreux, 13.7 : « Considérez quelle a été la fin de leur vie, et imitez leur foi. » (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6138774g)

« Les textes chrétiens en langue mandchoue de la Bibliothèque nationale », un projet dans le cadre du programme des chercheurs associés

Ce projet a pour but la préparation d’une édition en ligne des textes chrétiens en langue mandchoue conservés à la Bibliothèque nationale. Une base de données permettra la recherche des mots et formes grammaticales mandchoues parmi des transcriptions en caractères latins, suivant le système de transcription de Möllendorff. Les transcriptions seront présentées à côté des images des textes originaux, et liées autant que possible, quand il s’agit d’une traduction, aux transcriptions et images des des originaux chinois. Une première version de cette plateforme devrait être mise en ligne avant la fin de l’année 2020.

En parallèle, je mène un travail sur les aspects matériels de ces xylographes et manuscrits pour enrichir et réviser les notices sur ce fonds dans le catalogue BnF& Archives et manuscrits ((Voir url : <https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/>.)). Les notices du catalogue en ligne ont été saisies par Jeanne-Marie Puiraymond, conservateur au Département des manuscrits et catalogueur de la collection mandchoue. Elle a apporté des ajouts, notamment des mises à jour bibliographiques, aux informations du Catalogue du fonds mandchou. Elle avait préparé ce catalogue, publié en 1979, sous la direction de Walter Simon et Marie-Rose Séguy, et sur la base des recherches préliminaires menées par Walter Simon. Au vingtième siècle le travail de catalogage du fonds mandchou commença dans les années 1930 avec le catalogue manuscrit de Willy Baruch de 1932 : Catalogue des livres et manuscrits mandchous du nouveau fonds chinois (et du fonds Fourmont) à la Bibliothèque nationale. Un nouvel index dactylographié fut préparé par Yu Tao-ts-iuan (Yu Daoquan) 于道泉 en 1937 : Index des titres mantchoux et français du fonds mantchou dans la Bibliothèque nationale.

Réfutations du bouddhisme et manuels de confession

Hartmut Walravens et Giovanni Stary ont dressé des inventaires des textes chrétiens en mandchou23. Parmi les vingt-quatre textes qu’ils recensent, la Bibliothèque nationale possède des exemplaires de quinze24. Dans le cadre de ce projet, la Bibliothèque a accordé des crédits pour la numérisation de ce corpus. Une copie de chacun des quinze textes est maintenant disponible – ou le sera bientôt – & sur Gallica. Ci-dessous, de brèves présentations de trois des textes récemment numérisés.

Le Sain be uhelere leolen (Sur le bien commun) est une traduction du Tongshan shuo 同善說 d’un lettré chrétien, Li Zubai 李祖白 (baptisé en 1622, m. 1665)25. La traduction est anonyme. Il n’existe aujourd’hui que quatre copies de cette traduction mandchoue, trois xylographes (imprimés à partir des mêmes planches, leur examen suggère) conservés à la BnF (Mandchou 265, Mandchou 266, et Mandchou 267 dont la numérisation se trouve ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10027469q) et un exemplaire dans les archives jésuites (ARSI, Archivum Romanun Societatis Iesu) à Rome. La BnF possède aussi huit copies du texte chinois, toutes reliées ensemble sous une seule cote, Chinois 7079 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9006324m). Le texte est court, l’original seulement quatre feuillets recto-verso dans un chinois qui mélange le vernaculaire et le classique, ce qui en mandchou donne un texte de huit feuillets. Il commence par une démonstration de la nécessité d’accepter l’existence d’un Dieu créateur et gouverneur du monde. Suit un discours sur l’âme et son rapport au corps qui reprend des thèses principes du De l’âme d’Aristote, et une critique du bouddhisme et du taoïsme, qui souligne que même si on a de bonnes intentions en suivant ces cultes, ces bonnes volontés erronées seront inutiles pour obtenir le salut.

Le Geren holo be milarabuha bithe (Livre qui écarte toutes les erreurs) (Mandchou 262, accessible à : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10027471j), un xylographe de 25 feuillets26, est la traduction d’une réfutation du bouddhisme, le Pi wang 闢妄 (Écartement des erreurs) (s. d.)27 de Xu Guangqi, qui on a déjà rencontré comme collaborateur de la première traduction d’Aristote publiée en chinois. Les erreurs écartées sont : l’idée qu’on peut libérer un esprit de l’enfer (na i loo be efulere holo « l’erreur de casser l’enfer ») ; jeku salara holo « l’erreur des offrandes alimentaires [aux esprits] » ; ejen akū emhun fayangga, senggi omo i holo « les erreurs de [croire que] le Seigneur n’est pas un seul esprit, et du lac du sang » qui était un rituel pour les femmes mortes en couches ; hoošan deijire holo « l’erreur de brûler du papier » comme une offrande ; tarni hūlara holo « l’erreur de réciter des dhāraṇī » ; forgošome banjinjire holo « l’erreur de la réincarnation » ;fucihi hūlara holo « l’erreur de réciter le nom du Bouddha » ; cin,[sic] dzung ni holo « l’erreur de l’École de Chan » (i.e. le bouddhisme zen).

L’importance de démentir les enseignements du bouddhisme et du taoïsme, thème qu’on retrouve dans ces deux livres, est aussi une préoccupation récurrente de Surgiyen dans une profession de foi manuscrite, qui est conservée par la Bibliothèque nationale (Chinois 7248 ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9006403s), son Shengjiao zhenshi liyi 聖教真實利益 (Sur le profit dans la vérité de l’Enseignement sacré). Si le Christianisme, arrivé déjà sous les Ming (1368-1644), ne se répand28 pas encore en Chine, s’interrogea-t-il, ne serait-il pas parce que les gens, accoutumés à alterner la pratique du bouddhisme et du taoïsme selon les besoins du moment, assument, quand ils entendent parler de la religion chrétienne, qu’il s’agit d’un autre secte adaptable à cette façon éclectique de parlementer avec les dieux, et alors ils ne font pas attention à la profondeur de ses doctrines29.

Figure 7. Un morceau du papier inséré dans une copie chinoise du Pi wang (Chinois 7101 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52501309v).
Figure 7. Un morceau du papier inséré dans une copie chinoise du Pi wang (Chinois 7101 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52501309v).

Des fragments d’écriture en lettres mandchoues sont daubées par-dessus quelques phrases en français : fayangga « l’âme », et quatre fois hendurengge « ce qui est dit ». Plus bas la date donnée en latin est le 15 mai 1737 (idib maii M.DCCXXXvii). Et, de nouveau en mandchou, Bader nos der « Pater noster ». Brouillons faits à Paris ou à Pékin ? Et, est-ce que c’est possible qu’il y a un lien entre ces brouillons en mandchou, et le travail de traduction de ce texte vers la langue mandchoue ? Le livre où ce fragment est intercalé porte les estampilles de la Bibliothèque royale, et fut inclus dans le premier catalogue des livres chinois établi par Fourmont en 1739.

Figure 8. Verso. Sur l'autre côté on trouve en chinois 拉呾咧 deux fois dans des mains différents (la da lie ou la dan lie ou la ta lie sont des prononciations possibles de ces syllabes qui ne donnent pas de sens en chinois et doivent probablement être la transcription d'un nom propre ou d'un mot étranger), 咧 lie une fois, 前学 qian xue (?) une fois.
Figure 8. Verso. Sur l’autre côté on trouve en chinois 拉呾咧 deux fois dans des mains différents (la da lie ou la dan lie ou la ta lie sont des prononciations possibles de ces syllabes qui ne donnent pas de sens en chinois et doivent probablement être la transcription d’un nom propre ou d’un mot étranger), 咧 lie une fois, 前学 qian xue (?) une fois.

Le Mandchou 24330 est un manuscrit écrit sur un papier pré-imprimé avec des colonnes en lignes rouge. La première partie est un dictionnaire mandchou-chinois de 510 pages organisé de a- à šum- suivant l’ordre conventionnel des syllabes mandchoues. Certaines entrées, surtout dans les 60 premières pages, sont aussi glosées en latin, ou en français (e.g. eshun jui / 沒出痘的小兒/ qui nondum habuit variolas, e.g. ildamu/ 有韻致/ qui a bonne grace bon air). Le dictionnaire est suivi d’un traité en mandchou sur la confession, le Weile be geterembure jingkini kooli (Règlements standards pour laver les péchés). La seule version de ce texte en langue mandchoue est ce manuscrit de la BnF. Le texte mandchou est une traduction du traité chinois Dizui zhenggui lüe 滌罪正規略 (Abrégé des règlements standards pour laver les péchés) (Ming tardif, s.d.), un abrégé très utilisé du Dizui zhenggui 滌罪正規略 (Règlements standards pour laver les péchés) (1627) de Giulio Aleni. Le traité introduit l’examen de conscience, proposant une liste des sujets d’examen de soi ordonnés selon les dix commandements et les sept péchés capitaux. Cela est suivi par des sections sur la contrition, sur la confession, et sur la satisfaction, et par une présentation des exemples des pénitences des saints de l’Antiquité pour expier leurs péchés31. Le livre se termine sur l’avertissement que «& un mauvais acte qu’on ne confesse pas sera éternellement condamné », (en mandchou : ehe bifi alarakū oci, enteheme guweburakūngge), illustrée par l’histoire d’une vieille dame pieuse qui n’avait pas confessé un péché de sa jeunesse :

wargi bade emu sakda mamari bihe, kemuni ton akū enduringge tang dosifi, ging hūlame, jalbarime hing seme soksime songgome baire de, dalbade emu erdemu wesihun saisa bihe, tuwaci, hehei fisa amala emu sahahūn cirangga niyalma, fekuceme urgunjeme injembi, saisa ferguweme ibefi fonjime, ere niyalma, ei abkai ejen de hing seme baire de si ainu injembi, ere sahaliyan niyalma injeme hendume, ere hehe asigan i fonde, emu ujen weile araha bihe, emu jalan de tucibume alarakū damu gosiholome nasame, guwebure be baire gojime, umai abkai ejen i hese de dahame guwebure be bairakū. udu gosiholome baiha seme dubentele meni na i loo i niyalma dabala aide ukcambi. uttu ofi, bi terei mentuhun menen be injembi sehe.

Dans une contrée lointaine vivait une vieille dame. Elle avait l’habitude d’aller tout le temps à l’église [enduringge tang = salle sacrée]. Une fois, tandis qu’elle récitait des versets de la Bible et priait avec sincérité et en sanglotant, un gentilhomme vertueux était à côté d’elle. Il vit que derrière le dos de la femme un homme noirâtre gambadait et riait joyeusement. S’étonnant, le gentilhomme s’avança pour demander, « Cette personne est en train de prier Dieu avec sincérité. Comment se peut-il que vous riiez ? » L’homme noir répondit en ricanant, « Cette femme, quand elle était jeune, a commis un lourd péché. De toute sa vie, elle ne l’a pas avoué. Elle l’a seulement regretté avec détresse. Mais elle n’e s’est jamais repentie selon le commandement de Dieu [Abkai ejen = le Seigneur du Ciel]. Même si jusqu’à la fin elle prie avec détresse, comment pourrait-elle échapper à notre Enfer [na i loo = prison souterraine] ? Alors, je ris de sa sottise et naïveté. »

La contrée lointaine ; la femme qui a l’habitude d’aller seule dans une église où elle côtoieraient des hommes inconnus ; la description du démon comme un homme noirâtre – tout semble indiquer une origine européenne pour cette anecdote.& Le message est sévère – un sentiment de regret ne suffit pas, pour repentir il faut confesser. L’avertissement semble s’adresser particulièrement à une femme, tout comme dans le Geren holo be milarabuha bithe la réfutation de l’idée qu’on peut sauver un esprit de l’enfer vise les croyances populaires sur le salut de la mère de Mulian, sauvée des enfers, malgré sa vie scélérate, par un fils filial.

Un lieu de savoir

Prenant comme exemple de son programme de travail sur les lieux du savoir les œuvres d’Aristote et leurs traductions, Christian Jacob écrit : « dans chacune des langues dans lesquelles ils furent traduits (latin, arabe…), [ils] ont produit des effets de lecture spécifiques, indissociables de leur sens philosophique& : effets structurants du lexique et de la syntaxe, des figures de pensée liées à l’usage de cette langue, avec ses marqueurs logiques »32. L’étude de ce corpus des manuscrits et des xylographes des missionnaires du XVIIIe siècle, gardé par la Bibliothèque nationale, en partie composé d’envois de Pékin de la part des hommes partis de la France, et des textes qu’ils contiennent, où idées passent du français et du latin vers le mandchou, ou du chinois vers le mandchou, s’inspire de cette perspective du texte comme « lui-même un lieu de savoir », et dont l’étude doit aussi prendre en compte « l’ergonomie du travail d’écriture, avec ses supports et ses instruments, la gestuelle qu’ils impliquent, l’intervention des acteurs anonymes chargés de mettre par écrit un texte dicté ou de produire la copie d’un exemplaire » ainsi que « la manière dont leur construction s’inscrit dans des lieux particuliers, les conditions dans lesquelles ils peuvent circuler au-delà de ces lieux.& »

  1. Voir Les Héros chrétiens, ou Lettres du P. Parennin sur une famille de princes tartares convertis à la foi, suivies de deux lettres du P. Benoist sur un autre seigneur tartare (Lyon : Imprimerie de Rusand, 1828).
  2. La BnF a un grand nombre de copies de ce catéchisme : Chinois 6820, 6821, 6822-6823, 6824, 6825, 6826, 6827, et 6828.
  3. Dans les collections de la BnF, voir Chinois 7177, 7178, 7179, 7180, 7181, 7182, 7183, 7184, et 7185.
  4. Dominique Parrenin, op. cit. p. 40 : « Ils n’avaient pas la même liberté de venir dans notre église que dans celle des Portugais. L’église française est dans l’enceinte extérieure du palais ; et pour s’y rendre, il faut passer par une porte et par une rue où se trouvent à tous momens des Régulos et des Mandarins qui vont et qui viennent ; ils n’eussent pas manqué d’être découverts ».
  5. Sur cette peinture, voir Marie-Rose Séguy « À propos d’une peinture chinoise du cabinet des Estampes à la bibliothèque nationale », Gazette des Beaux-arts, 88, 1976, p. 228-230.
  6. Sur le Huguosi, voir la notice de Lei Yang dans Marianne Bujard, Ju Xi, Guan Xiaojing, Lei Yang Temples et stèles de Pékin/Beijing neicheng simiao beikezhi 北京內城寺廟碑刻志, vol. 4, Pékin& : Guojia tushuguan, 2017. Sur le Longfusi, voir la notice de Xie Lingqiong dans Xie Lingqiong (sous la direction de Marianne Bujard) Temples et stèles de Pékin/Beijing neicheng simiao beikezhi 北京內城寺廟碑刻志, vol. 6 (à paraître).
  7. Susan Naquin Peking: Temples and City Life, 1400-1900, Berkeley : University of California, 2000, p. 96-97, n. 154.
  8. « Das Apostolat& der Presse » est une formulation de Johannes Bettray (S.V.D.) qui l’utilisa& dans sa thèse de doctorat soutenue à l’Université& Grégorienne& à Rome en 1955& pour décrire la méthode& utilisée par Matteo Ricci (Die& Akkommodationsmethode& des P.& Matteo& Ricci S.I. in China). Pour une& synthèse sur& «& l’apostolat par les livres& » en Chine, voir la section «& Apostolate& through books& »& (Nicolas Standaert, Ad Dudink, Giovanni Stary)& in& Nicolas Standaert (dir.)& Handbook of& Christianity in China, vol.& I : 635-1800,& Leiden : Brill, 2001, p. 600-631.
  9. Sur ces traductions, voir Thierry Meynard, « De Anima: Lingyan lishao, Xingxue cushu (juan 1, 4, 5, 6) »,& Conimbricenses.org Encyclopedia, Mário Santiago de Carvalho, Simone Guidi (dir.), doi = “10.5281/zenodo.3252378”, URL = <http://www.conimbricenses.org/encyclopedia/de-anima-lingyan-lishao-xingxue-cushu-juan-1-4-5-6/>, dernière révision le 22 juin 2019.
  10. Pour les copies conservées dans les collections de la BnF, voir Chinois 6867, 6863, 6864, et 6865-6866. Voir aussi la description bibliographique donnée par Ad Dudink & Nicolas Standaert dans leur Chinese Christian Texts Database (CCT-Database)& : <http://heron-net.be/pa_cct/index.php/Detail/objects/1061>.
  11. Dans les fonds de la BnF il existe quatre copies : Chinois 3410, 3410, et 3411, et Chinois 3412, une réimpression datant de 1872.
  12. Abkai ejen i unenggi jurgan i bithe. Voir Mandchou 235, 235, 236, 237, et 238.
  13. Mandchou 252.
  14. Mandchou 243.
  15. Mandchou 248.
  16. Yongzheng était le quatorzième fils de l’empereur Kangxi (r. 1662-1722). Une rumeur persistante prétendait qu’il altéra le testament de son père, qui aurait écrit qu’il voulait que son quatrième fils lui succède, en intercalant un dix. Parmi les peuples toungouses la succession n’était pas par primogéniture mais par tanistrie, et les frères tout comme les fils du souverain étaient des candidats possibles. Ainsi Cuyen (1580-1615), l’ancêtre des Sunu, était le fils aîné de Nurhaci, mais pas son héritier.
  17. Dominique Parrenin, op. cit. p. 250, p. 261.
  18. Tatiana Pang a récemment publiée l’étude d’un catéchisme produit par la mission orthodoxe à Pékin, et dont l’orthographe suggère une date de composition autour du début du XIXe siècle : «& The Orthodox Catechism in the Manchu Collection of the Institute of Oriental Manuscripts, Russian Academy of Sciences& » International Journal of Sino-Western Studies, Volume 14, 2018,& p. 99-108 (p. 101 pour la datation).
  19. Hormis les traductions de la Bible menées sous la houlette du British and Foreign Bible Society au XIXe siècle.
  20. Dominique Parrenin, op. cit. p. 276.
  21. Bronwen McShea Apostles of Empire : The Jesuits and New France (Lincoln : University of Nebraska, 2019) examine en détail le rôle joué par la publication à Paris des lettres en provenance des missions dans le recueil des patrons et des fonds pour les missions du Nouveau Monde. Sur la publication en France des traductions faites par les jésuites des textes chinois, voir Wu Huiyi Traduire la Chine au XVIIIe siècle. Les jésuites traducteurs de textes chinois et le renouvellement des connaissances européennes sur la Chine (1687-ca. 1740), Paris : Honoré Champion, 2017.
  22. Voir la notice sur Rusand dans Corinne Bouquin et Élisabeth Parinet Dictionnaire des imprimeurs-lithographes du XIXe& siècle (Éditions en ligne de l’École des chartes) : <http://elec.enc.sorbonne.fr/imprimeurs/node/25736>.
  23. Giovanni Stary « Christian Literature in Manchu », Central Asiatic Journal, 44.2, 2000, p. 305- 316 ; Hartmut Walravens, « Christian Literature in Manchu », Central Asiatic Journal, 58.1-2, 2015, p. 197-224, et « Christian Literature in Manchu : Some Bibliographic Notes », Monumenta Serica, 48, 2000, p. 445-469.
  24. Prenant en compte les doublons, les éditions différentes du même ouvrage, et les manuscrits contenant plusieurs textes distincts, cela donne un ensemble de trente items.
  25. Sur Li Zubai, voir Adrian Dudink « The rediscovery of a seventeenth-century collection of Chinese Christian texts: the manuscript Tianxue jijie », Sino-Western cultural relations journal 15, 1993, p. 1-26 (p. 13).
  26. Mandchou 262, Mandchou 263, Mandchou 264.
  27. Voir chinois 7102, 7103, 7104, 7105, 7106, 7107, 7108, et 7109.
  28. guangyang 廣揚
  29. E.g. (f. 2a-3b) 不說是怪異就說是另是一個門頭。也不大理論也不究問. «& S’ils ne disent pas que c’est bizarre, alors ils disent que c’est un autre moyen. Ils ne raisonnent pas beaucoup et ne l’examinent pas. ».
  30. Accessible ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b100274631
  31. Sur ce texte, voir Eugenio Menegon «& Deliver Us from Evil: Confession and Salvation in Seventeenth- and Eighteenth-Century Chinese Catholicism » in Nicolas Standaert et Ad Dudink (dir.) Forgive Us Our Sins: Confession in Late Ming and Early Qing China, 2006, p. 9-101.
  32. Christian Jacob Qu’est-ce qu’un lieu de savoir& ?& [en ligne]. Marseille& : OpenEdition Press, 2014, p. 34. (Disponible sur Internet& : <http://books.openedition.org/oep/653>).

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