Le fonds du « bar Floréal » dans les collections du Département des Estampes et de la photographie à la BnF (1/2)

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.

Aujourd’hui, le premier article sur deux relatif au projet mené par Lydia Echeverria autour du fonds du «& bar Floréal& »


De l’émergence du premier collectif de photographes au «& sauvetage d’urgence& » du fonds du «& Bar Floréal& »


Le travail que je mène au sein de la BnF s’inscrit dans le cadre de ma thèse de doctorat qui a pour objectif d’étudier l’émergence des collectifs de photographes, dans les années 1980, en France, afin de resituer leur trajectoire artistique dans un cadre historique, politique et culturel. Sont prises en compte les productions de l’agence «& Faut Voir& » (1982-2000), fondée par Jean-Michel Montfort, développeur culturel, Marc Pataut, photographe, et Martine Vantses, sociologue-écrivaine, et celles du collectif le «& bar Floréal& » (1985-2015), créé sous l’impulsion d’Alex Jordan, photographe et graphiste, André Lejarre et Noak Carrau, tous deux photographes.

Il s’agit ici de présenter le «& bar Floréal& », dont le fonds est en cours de recensement dans les collections du Département des Estampes et de la photographie à la Bibliothèque nationale de France (BnF). Ce fonds est particulièrement riche et se compose de milliers d’éléments et de données à traiter, comprenant tirages d’exposition et de lecture, affiches, kakémonos, éditions, et archives papier1.

Au cours de cette année 2020, ma mission en tant que chercheuse associée consiste à élaborer une méthode de classification en vue d’un inventaire définitif de l’ensemble des éléments visuels2 qui découlent de différentes démarches de création du& «& bar Floréal& ». On repère des productions réalisées dans le cadre de projets originaux initiés par le groupe, de commandes institutionnelles ou encore de travaux à visée pédagogique avec la mise en place d’ateliers de/sur l’image.

Présentation du «& bar Floréal& »

Le bar Floréal.photographie est une association de photographes réunis autour de la volonté de prendre en compte l’implication de la photographie dans le champ social

Citation provenant d’une carte postale éditée par le « bar Floréal » pour le projet « Les vacances, on y a droit ! », 2000.

Le «& bar Floréal& » est une association (loi de 1901) de photographes, considérée comme le «& premier collectif de photographes& » en France3. Structure morale donc, il est également un lieu physique, un ancien bistrot parisien situé au 43 rue des Couronnes à Belleville, qui va abriter un studio de prise de vues, un laboratoire et une galerie. L’entité «& bar Floréal& » se forme en 1985 sous l’impulsion des photographes Noak Carrau, André Lejarre, et d’Alex Jordan, photographe et membre de l’atelier de conception graphique Grapus. Ce dernier oriente la création artistique du «& bar Floréal& » vers une combinaison plastique photo/graphique. Ainsi, durant les premières années, l’élaboration des projets prendra forme avec la complicité du célèbre collectif «& Grapus& » (1970 – 1990), puis avec «& Nous Travaillons Ensemble, NTE& » (1989 – ), groupe fondé par Alex Jordan en 1989 à l’intérieur de Grapus, encore actif aujourd’hui. La particularité du «& bar Floréal& » réside donc dans cette alliance entre photographie et graphisme qui donne au groupe une autonomie de production. Il prend en charge l’ensemble du processus de fabrication des projets& : de la conception de l’idée artistique, à la réalisation des prises de vues jusqu’à la diffusion par des expositions et des livres photographiques.

Durant trente années, le collectif est investi par différentes générations de photographes, dont apporte chacune une vision originale de la pratique photographique et de sa portée culturelle. Vingt-et-un photographes s’associeront à l’aventure «& bar Floréal& », faite de cohésions et de désunions, d’ententes et de désaccords. Mais elle sera toujours riche de créativité dans l’élaboration des images, nourrie par l’acuité des regards posés sur le monde contemporain. Les premières années sont marquées par la pratique d’une photographie sociale, puis certains auteurs expérimentent de nouvelles écritures où la représentation des enjeux sociétaux passe par des images plus intimes et/ou autobiographiques.

Les trois fondateurs − Noak Carrau, André Lejarre, Alex Jordan – sont rejoints, dès 1986, par Myr Muratet (1986-1989). C’est en 1988 que ce noyau originaire va s’ouvrir avec l’arrivée de Marc Gibert (1988-1999/2004-2011), photographe de paysage, initié dans les ateliers de John Batho à la couleur. Durant la décennie 1990, Bernard Baudin (1990-2015), Jean-Pierre Vallorani (1991-2004), Olivier Pasquiers (1991-2015), Sabine Delcour (1995-2000), Jean-Luc Cormier (1997-2006) et Nicolas Frémiot (1998-2002) intègrent le groupe. La diversité de leurs pratiques atteste de l’éclectisme des langages photographiques. Au tournant des années 2000, Hervé Dez (2002-2008), Caroline Pottier (2003-2015), Sophie Carlier (2003-2015), Nicolas Quinette (2003-2015), Jean-Christophe Bardot (2004-2015), et Eric Facon (2004-2015) rejoignent l’aventure et participent aux expositions des « 20 ans du bar Floréal.photographie »4. Entre 2010 et 2015, une dernière génération de femmes photographes, formée dans les écoles de photographie qui ont éclos deux décennies auparavant, confirme l’ouverture du groupe pour un renouvellement continu des pratiques photographiques. Prennent ainsi part au groupe Lucile Chombart de Lauwe (2010-2014), Mara Mazzanti (2010-2015), Nathalie Mohadjer (2010-2013) et Laetitia Tura (2010-2015). Les photographes sont accompagnés d’une équipe de spécialistes de l’image avec Claudine Durand (chargée de projets) puis Cécile Lucas (gestion/suivi de projets et de production), Fouad Houiche (tireur, laboratoire noir et blanc), Christiane Bagard (numérisation) et Frédérique Mangin (iconographe). Le « bar Floréal », présidé dans un premier temps par l’écrivain Jacques Lacarrière, l’est ensuite par Françoise Denoyelle, historienne de la photographie, qui accompagne le groupe de 2004 à 2015. 

Porté par un militantisme de gauche, le collectif se caractérise par une action artistique engagée dans le champ social et s’empare de sujets politiques. Le « bar Floréal » questionne ainsi la mutation du territoire, et notamment celle des quartiers populaires : le projet Cité Dunlop, Montluçon (1986), inventaire de la cité avant sa réhabilitation, est présenté par le collectif comme son travail instigateur5. D’autres projets sont par la suite menés au cœur des villes, en coopération avec les directions culturelles, comme pour la réalisation photographique conçue au Blanc-Mesnil avec le projet 1001 visages du Blanc-Mesnil (1994)6 ; ou dans le cadre de la « Politique de la Ville » avec Je veux vivre en paix, Cité Verte, Verdun (1992, collaboration entre « Faut Voir »7 et le « Bar Floréal »)8. Citons encore un projet exemplaire dans la mesure où il affirme la signature du collectif et son inscription au cœur des quartiers populaires : La Courneuve, rue Renoir… avant démolition (1998-2000)9 (fig. 1).

Auto-édition, André Lejarre, Olivier Pasquiers, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 2000.
Fig.1 – Auto-édition, André Lejarre, Olivier Pasquiers, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 2000.
Auto-édition, André Lejarre, Olivier Pasquiers, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 2000.
Fig.1 – Auto-édition, André Lejarre, Olivier Pasquiers, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 2000.
Auto-édition, André Lejarre, Olivier Pasquiers, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 2000.
Fig.1 – Auto-édition, André Lejarre, Olivier Pasquiers, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 2000.

Diversifiant ses sujets, le collectif s’intéresse également à l’insertion des exclus, la vie dans les prisons, mais aussi la pauvreté − en travaillant notamment avec le Secours populaire français pour les projets& : Pauvre France (1988)10, l’Europe de l’autre côté des étoiles (1991)11, Nos premières photos de vacances (1998)12. Un autre thème abordé est celui de l’immigration à travers la représentation des réfugiés – comme dans le projet Maux d’Exil en lien avec le COMEDE13 en 200014 –, ou encore à travers celle des habitants dans les foyers d’immigrés − travaux entrepris avec la SONACOTRA15 pour Mémoire de résidents, mémoires plurielles (2006)16. Notons aussi le soutien aux luttes anti-racistes avec le projet 75 photographes contre l’Apartheid, (1988)17. Le «& bar Floréal& » révèle également le quotidien des travailleurs, comme l’atteste l’emblématique reportage d’André Lejarre en 1993 sur le travail de nuit18. En lien avec les comités d’entreprise qui souhaitent communiquer sur le monde du travail et sur leurs modalités d’action culturelle pour les salariés, le collectif organise des projets avec la S.N.C.F.& − Trains d’Images (1987), Au service public (1996) − ; ou avec la C.C.A.S.19 (au cours de l’été 1998, en Avignon, des créations photographiques articulent les regards entre les vacanciers et les photographes).

En 1997, lors des Rencontres internationales de la photographie d’Arles, pensé au cœur d’une triangulation entre Ethique, esthétique, politique (1997)20, c’est le monde du travail, plus spécifiquement le «& monde ouvrier& » et son effondrement, qu’interroge le «& bar Floréal& » et son entourage artistique. Avec Jours de colère, exposition produite par la C.C.A.S. qui s’est tenue à la Bourse du Travail, trois propositions sont présentées.& Colère au quotidien de Nous Travaillons Ensemble (NTE 97)21 rassemble des «& unes& » de la presse quotidienne nationale et régionale du 14 novembre au 29 décembre 1995 afin de dénoncer le manque de pertinence et l’uniformité des choix iconographiques pour relater les grandes grèves. Du travail ! de Bernard Baudin articule deux projets, un reportage sur la lutte pour la sauvegarde des activités de l’usine d’emballage de luxe à Valréas avec «& J’occupe Morel-Barneron& » et une série de portraits de «& privés d’emploi& ». Enfin, Jours incertains d’Éric Larrayadieu propose un documentaire incisif sur le quotidien et sa fragilité dans les milieux populaires22. À cette occasion est publié un recueil de textes mis en forme par NTE et La Forge23 dans une auto-édition intitulée Implication, photographie, distance, politique qui interrogent les liens entre photographie, création artistique et engagement (politique). C’est dans la rencontre entre André Lejarre et Alex Jordan, qui survient bien avant la création du «& bar Floréal& », que naît la volonté de faire collectif afin d’être attentif aux désordres causés par le nouveau monde néolibéral. C’est dès 1978-1979 qu’ils avaient décidé de représenter les luttes et les grèves des sidérurgistes et des mineurs dans l’Est de la France (fig. 2). Trente ans après la fermeture des usines, le collectif décide du Retour en Lorraine (2008)24, pour dresser un état des lieux de ce territoire ouvrier métamorphosé. En 2017 un ensemble de ces images est présenté à la BnF lors de l’exposition Paysages français, une aventure photographique (1984-2017)25 (fig. 3).

Portfolio « Longwy vivra Solidarité, Union locale de la C.G.T. de Longwy » réalisé par l’atelier de conception graphique Grapus, avril 1979 (photographie : Alex Jordan).
Fig. 2 – Portfolio «& Longwy vivra Solidarité, Union locale de la C.G.T. de Longwy& » réalisé par l’atelier de conception graphique Grapus, avril 1979 (photographie& : Alex Jordan).
 Collectif, Retour en Lorraine, Paris, Trans Photographic Press, 2008.
Fig.3 – Collectif, Retour en Lorraine, Paris, Trans Photographic Press, 2008.

Ces réflexions sur le potentiel – esthétique et politique – de l’image photographique conduisent à repenser la représentation des classes populaires26 en leur donnant, au cours de certains projets, les moyens d’expression – soit par l’image et/ou les mots – tout en faisant émerger de nouvelles pratiques artistiques, partagées et participatives, au sein d’ateliers pédagogiques. Il s’agit d’un mode d’action-création qui prend corps dans la rencontre entre un photographe et une personne extérieure à la photographie, amenée à produire ses propres images du monde qui l’entoure (fig. 4). Cette remise en question de la posture auteuriale27 révèle la portée politique de l’acte photographique. Est convoquée une approche documentaire particulière, traduite par une esthétique du proche, qui dévoile une connaissance intime du sujet dont la représentation peut être prise en charge par des acteurs qui, jusque-là observés, deviennent désormais des sujets-observants.

 Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
Fig. 4 – Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
 Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
Fig. 4 – Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
 Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
Fig. 4 – Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
 Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
Fig. 4 – Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
 Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
Fig. 4 – Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
 Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999
Fig. 4 – Olivier Pasquiers, Epstein Jean, Premières photos de vacances, réalisé par l’atelier de conception graphique Nous Travaillons Ensemble, Paris, bar Floréal.éditions, 1999 / Portfolio avec des photographies noir et blanc d’Olivier Pasquiers et des images couleur prises par des familles partant pour la première fois en vacances grâce au Secours populaire français. Des entretiens ont été réalisés avec le sociologue Jean Epstein et les « paroles libres » des familles sont « reportées » dans un livret qui accompagne les images.

Ramener la production artistique au plus près des populations photographiées est aussi une exigence éthique du collectif dont la visée est de créer un dialogue entre& preneurs et donneurs d’images. Fondées sur cette idée, des expositions sont organisées soit à la galerie du bar Floréal à Belleville, ou, in situ, là où les photographes ont réalisé leurs images, au cœur des espaces vécus par les individus représentés. Par ailleurs, la galerie – espace de monstration sans prétention commerciale – agit comme un lieu d’accueil culturel protéiforme dans lequel de nombreux artistes, photographes, graphistes, sculpteurs, vidéastes, vont pouvoir exposer leurs travaux28. La créativité et l’engagement du «& bar Floréal& » se traduisent ainsi à travers la diffusion de leurs projets artistiques, la forme imprimée marquant son aboutissement. Les publications, conçues en dialogue avec les graphistes, rythment la production du collectif et fixent l’expérience photographique. Le livre photographique, compris dans un processus de don et contre-don, est remis aux photographiés dans un souci de créer un équilibre entre ceux qui donnent leur image et ceux qui la prennent. Cette dialectique est alors motrice de la conception de l’acte& photographique& au sein du «& bar Floréal& »& :& « la photographie n’est pas une fin en soi, mais une approche solidaire autant qu’un témoignage »29.

Le «& bar Floréal& » questionne la représentation du réel et nos manières d’être au quotidien& : l’enjeu est d’aboutir à une réflexivité et non de figer, de réifier l’acte de création des images, pour que ces dernières activent un «& pouvoir d’agir& » sur ceux qui prennent part au processus artistique. & C’est à travers une recherche photographique au caractère documentaire et social que s’invente alors un répertoire visuel de la société, sorte d’atlas sociologique, constamment repensé à travers diverses formes esthétiques, depuis le milieu des années 198030.

Enjeux d’un fonds issu «& d’un sauvetage d’urgence& »

Alors qu’en 2014 le «& bar Floréal& » accueille une nouvelle génération, il est contraint de cesser ses activités en juillet 2015 pour ses trente ans. L’histoire est atypique, l’arrêt abrupt. C’est donc un «& sauvetage d’urgence des fonds »31 qui est mis en œuvre& : Françoise Denoyelle contacte d’abord la BnF pour connaître les possibilités de mise en place d’une sauvegarde de ce patrimoine par l’institution. Enthousiaste à l’idée de préserver ce fonds, l’équipe de conservation du service de la photographie du Département des Estampes et de la photographie se rend dans les locaux du «& bar Floréal& ». En deux jours, le fonds sur place est sommairement trié avec l’aide d’Alex Jordan, André Lejarre et Olivier Pasquiers. La BnF sauve en priorité les tirages, portfolio et livres et prend l’attache de la direction de la MAP qui accepte de conserver les archives à caractère administratif du collectif. Les photographes actifs en 201532 sont prévenus de la fermeture de l’espace-galerie, ce qui leur a permis de récupérer des travaux qu’ils souhaitaient garder, le reste ayant été versé à BnF et à la MAP. Indiquons dès maintenant que la spécificité de ce «& sauvetage d’urgence& » dans les locaux du «& bar Floréal& » amène à considérer le fonds déposé à la BnF comme& fragmentaire. En effet, au cours d’entretiens effectués entre 2018 et 2020 avec les photographes, nombreux sont ceux qui m’ont expliqué avoir conservé les tirages produits au cours des projets dans leurs archives personnelles.

D’autre part, il faut considérer la bascule du numérique au tournant des années 2000& : l’argentique est de moins en moins utilisé et les photographies ne sont plus retravaillées (cadrage, contraste) et sélectionnées à partir des tirages de lecture mais depuis un ordinateur. Une grande partie des photographes arrivée au cours de cette décennie va travailler au numérique, notamment pour répondre aux commandes institutionnelles. Or, les collections du Département des Estampes et de la photographie n’ont pas pour vocation de gérer les archives photographiques numériques. Ainsi, la représentativité des photographes est lacunaire& : Olivier Pasquiers, qui a privilégié l’argentique, a laissé de nombreux tirages de lecture réalisés avec l’aide du laborantin. Le photographe a alors décidé de déposer à la BnF les tirages stockés dans l’espace du «& bar Floréal& » ce qui explique l’importante présence de sa production dans le fonds actuel.

Du fait de l’évolution de la réalité matérielle de la photographie, liée au passage de l’argentique vers le numérique, le fonds est davantage représentatif des années 1985 – voire des années ante «& bar Floréal& » (recherches documentaires des photographes laissées dans des boîtes standard type Ilford ou Agfa) − jusqu’aux années 2000 en ce qui concerne les tirages de lecture. Pour les tirages d’exposition, en nombre plus réduit, la représentativité des photographes est plus équilibrée mais les projets représentés sont parcellaires. Enfin, il faut noter qu’en septembre 2015 lors du «& sauvetage d’urgence& », «& [q]uelques tirages [qui] appartiennent à des photographes ayant quitté le collectif par le passé (au nombre de 10) et [qui n’ont pas] encore [été] contactés [à ce moment-là] faute de temps. Pour ces tirages, compte-tenu de l’urgence actuelle, ils seront accueillis à la BnF à titre de dépôt, avant une prise de contact avec les photographes concernés pour résoudre leur sort (don ou reprise par les photographes propriétaires) »33.

Un des enjeux du travail est d’identifier les œuvres photographiques – certaines images ne possèdent aucune indication et/ou légende – afin de pouvoir prendre contact avec les photographes dont les images sont présentes dans le fonds. Pour les photographies qui n’auront pas pu être désignées, il faudra dans un second temps engager un ultime travail d’identification avec les fondateurs André Lejarre et Alex Jordan. Or, afin de pouvoir naviguer le plus aisément au milieu de ces milliers de tirages notre mission première, en accord avec Héloïse Conésa, conservatrice et référente scientifique, est de nous concentrer sur une méthode de classification et une procédure de recension des tirages (environ 8& 000 tirages, principalement de lecture et quelques centaines d’exposition).

  1. Les archives papier correspondent aux archives administratives et financières, à la documentation en lien avec la présentation de projets − projets & originaux initiés par le groupe ou projets de commandes −, et sont localisées à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine (MAP). Elles ont permis de mettre au jour environ 196 projets comprenant des créations photographiques et des productions d’expositions au cours des 30 ans de création du groupe (Cf. Inventaire archives MAP Fonds N°- 2015/29, Cartons 1 à 19, Dossiers 1 à 255).
  2. Tirages, affiches, panneaux d’expositions, éditions ou encore supports de communication − corporate −.
  3. Denoyelle Françoise, Le bar Floréal.photographie, Paris, Créaphis, 2005.

    Pedon Éric, «& La professionnalisation culturelle dans les collectifs de photographes : les stratégies et les formes de médiation pour une photographie d’auteur& », dans Vancassel P. (dir.), Les études photographiques au carrefour des sciences humaines et sociales, Rennes, Actes de colloque, 2011, en ligne https://www.colloque-photo-rennes.eu/

  4. Interrogations sur le monde, 20 ans d’une aventure humaine et photographique, à la Maison Européenne de la photographie du 7 décembre 2005 au 8 janvier 2006.
    Intimes et Partages, à la Galerie du bar Floréal, Belleville, Paris, du 7 décembre 2005 au 4 février 2006.
  5. Il s’agit de la première commande du « bar Floréal » : « Un projet de l’OPHLM Montluçon sur la réhabilitation de la cité ouvrière Dunlop, commandé à Grapus, réunit pour la première fois Alex Jordan, Noak Carrau et André Lejarre ». Les images réalisées sont diffusées au sein d’une première édition : Bar Floréal [Carrau Noak, Jordan Alex, Lejarre André]/Grapus, Cité Dunlop, Montluçon, Montluçon, OPHLMONTLUÇON/Comité d’Établissement de l’usine Dunlop France, 1988.
  6. Collectif [Baudin Bernard, Lejarre André, Carrau Noak, Pasquiers Olivier, Vallorani Jean-Pierre], 1001 visages du Blanc-Mesnil, Blanc-Mesnil, Production division de la communication municipale/NTE, 1994.
  7. Dans tous ces projets artistiques et culturels, l’agence « Faut Voir », en mêlant photographie, écriture et graphisme, va s’engager à donner une nouvelle représentation des banlieues et des quartiers populaires, portée par ses habitants. C’est sur la participation que se fondent les projets et la mise en place de dispositifs de « création partagée » et que se forment les images. Animés par une réflexion commune sur le medium photographique en tant que vecteur des questions politiques et sociales dans le champ artistique, on observe de nombreux échanges théoriques et pratiques entre « Faut Voir » et le « bar Floréal ».
  8. Baudin Bernard, Ehret Marie Florence, Je veux vivre en paix, Verdun, le monde entier, et la cité verte, Paris, agence « Faut Voir »/Ville de Verdun/ Conception graphique NTE, 1992.
  9. Lejarre André, Pasquiers Olivier, La Courneuve rue Renoir, avant démolition, Paris, Bar Floréal.éditions, 2000.
  10. Lejarre André, Nègre Marie-Paule, Pauvre France, Portfolio, Paris, Secours populaire/ Conception graphique Grapus, 1988.
  11. Collectif, L’Europe… de l’autre côté des étoiles, Paris, Secours populaire français, NTE 91/Grapus, 1991.
  12. Pasquiers Olivier, Epstein Jean, Premières photos de vacances, Paris, le bar Floréal.éditions, portfolio, 1999.
  13. Comité médical d’aide aux exilés.
  14. Pasquiers Olivier, Levy Jean-Louis, Maux d’exil, Paris, COMEDE/le bar Floréal.éditions, 2000.
  15. Société nationale de construction de logements pour les travailleurs.
  16. Pasquiers Olivier, Séonnet Michel, Les oubliés de guerre, des anciens combattant marocains de l’armée française dans un foyer Sonacotra, Paris, Créaphis, 2006.
  17. Collectif, 75 Photographes contre l’Apartheid, Paris, le bar Floréal.éditions, 1988 [2ème édition 1990].
  18. Lejarre André, Leduc Alain, La Grande Nuit, Paris, Syros, 1993.
  19. Caisse centrale d’activités sociales des personnels des industries électrique et gazière.
  20. Collectif, Esthétique, éthique, politique, cat. expo., Arles, Actes Sud/Rencontres internationales de la photographie, 1997.
  21. NTE 97 avec Alex Jordan, Ronit Meirovitz, Olaf Mühlmann, Virginir Legrand.
  22. Trois réalisations graphiques et photographiques& sont éditées :
    – Nous Travaillons Ensemble 97, Colère au quotidien, les Unes de la presse quotidienne du 14 novembre au 29 décembre 1995, cat. expo., NTE 97, C.C.A.S., Les Rencontres d’Arles, 1997.
    – Baudin Bernard, Du Travail& !, Portrait de privés d’emploi et J’occupe Morel-Barneron, cat. expo., Nous Travaillons Ensemble 97, C.C.A.S., Les Rencontres d’Arles, 1997.
    – Larrayadieu Eric, Lercher Alain, Jours incertains, Cherbourg, Le Point du Jour, 1997.
  23. «& La Forge& » est un collectif d’artistes créé en 1994 par Alex Jordan, graphiste, (Grapus / NTE), Eric Larrayadieu, photographe, Marie Claude Quignon, plasticienne, et François Mairey, «& pratiques sociales& », qui inscrit sa production artistique au cœur de territoires en concertation avec ses habitants pour réfléchir les enjeux de «& l’habiter& ».
  24. Collectif, Retour en Lorraine, Paris, Trans Photographic Press, 2008.
  25. Bertho Raphaëlle, Conésa Héloïse, Paysages français, une aventure photographique (1984-2017), Paris, BnF/éditions, 2017.
  26. Imager les «& classes populaires& » et penser le glissement de la «& classe ouvrière& » vers la «& classe populaire& » sont au cœur de la réflexion du groupe, soutenue par de nombreux projets engagés depuis le milieu des années 1980. Dans cette perspective, voir& : Mischi Julian, Pasquiers Olivier, Pottier Caroline, Renahy Nicolas, «& Le groupe ouvrier& : transformé mais toujours là& », Métropolitiques, novembre 2013.
  27. Morel Gaëlle, Le photoreportage d’auteur : L’institution culturelle de la photographie en France depuis les années 1970, Paris, Centre National de Recherche Scientifique, coll. « CNRS Histoire », 2006.
  28. «& L’éclectisme, le refus du cloisonnement, l’ouverture vers d’autres artistes est une constante qui a permis d’éviter le repli& », Denoyelle Françoise, op. cit., p.49. Mentionnons la première exposition de graphisme en 1986 de l’artiste Thomas Hirschhorn.
  29. Denoyelle Françoise, op. cit., p.34.
  30. «& L’expérience du bar Floréal met en œuvre de multiples propositions et procède d’un parcours atypique quant au questionnement sur le réel dans sa dimension documentaire et sociale. Les réponses initiées dans les zones d’interférence entre création, production d’informations et projet social se déclinent sous forme d’entretiens, de portraits, de reportages ou de photographies réalisées par les sujets eux-mêmes& », dans Denoyelle Françoise, op. cit., p. 51.
  31. Versavel Dominique, Rapport suite à la liquidation judiciaire du bar Floréal, Paris, BnF, 22 septembre 2015.
  32. André Lejarre, Alex Jordan, Bernard Baudin, Olivier Pasquiers, Jean-Christophe Bardot, Sophie Carlier, Eric Facon, Nicolas Quinette, Caroline Pottier, Lucile Chombart de Lauwe, Mara Mazzanti, et Leatitia Tura.
  33. Versavel Dominique, Rapport suite à la liquidation judiciaire du bar Floréal, Paris, BnF, 22 septembre 2015.

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