Le « Grand Renouard » du papier au numérique

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.


Du nom du bibliographe Philippe Renouard (1862-1934), les fascicules «& Grand Renouard& »& sont des outils bibliographiques consacrés à la production des libraires-imprimeurs parisiens du XVIe siècle. Organisés alphabétiquement par nom de libraire-imprimeur, ils ont été constitués en grande partie par Jeanne Veyrin-Forrer, ainsi que par d’autres chercheurs et conservateurs à la Réserve. Toutefois, en raison de la précision des notices, les fascicules Renouard ne concernent qu’une minorité de libraires-imprimeurs& : ceux dont le nom commence par les lettres A et B, et quelques autres libraires-imprimeurs tels Jean Loys et Guillaume Cavellat. D’autres fascicules en cours sont respectivement consacrés à Chrétien Wechel, Gilles Corrozet et Michel de Vascosan, auxquels s’ajoute notre fascicule sur Jean Petit.

Marque de libraire de Jean Petit (n° 881), extraite de Philippe Renouard, Les marques typographiques parisiennes des XVe et XVIe siècles, Paris: H. Champion, 1926, p. 283.
Marque de libraire de Jean Petit (n° 881), extraite de Philippe Renouard, Les marques typographiques parisiennes des XVe et XVIe siècles, Paris: H. Champion, 1926, p. 283.

Les fascicules Renouard présentent dans leur forme traditionnelle une introduction générale sur la production du libraire-imprimeur et des notices avec des caractéristiques communes : une description bibliographique permettant d’identifier l’édition, la transcription diplomatique du titre, de l’adresse et du colophon, une analyse structurée du contenu, un relevé du matériel typographique, des indications sur la mise en page, des notes sur la filiation de l’édition, une bibliographie secondaire et la liste des localisations d’exemplaires connus dans le monde. De telles notices sont par conséquent longues à réaliser& : la constitution d’un fascicule Renouard est un travail qui s’étend sur plusieurs années.

À l’heure du numérique, se pose la question de savoir comment les fascicules Renouard doivent poursuivre& : quel est aujourd’hui l’intérêt d’un fascicule «& Grand Renouard& »& ? Un outil informatique pour ce travail pourrait-il contribuer à la recherche sur les libraires-imprimeurs parisiens du XVIe siècle& ? Si oui, quelles adaptations pouvons-nous proposer& ?

En effet, nous devons commencer par rappeler que l’histoire du livre à Paris au XVIe siècle dispose déjà d’une base de données : la Bibliographie des éditions parisiennes du XVIe siècle (BP161). Cette base a été développée au sein de la Réserve des livres rares de la BnF à partir de l’Inventaire chronologique de Brigitte Moreau, qui recense de manière systématique les éditions parisiennes imprimées de 1501 à 1540. Les notices sont plus concises que celles du « Grand Renouard » et sont organisées par année puis par ordre alphabétique d’auteur. La base BP16, qui reprend et poursuit ce travail, contient aujourd’hui l’essentiel des éditions parisiennes connues de la première moitié du XVIe siècle.

Le «& Grand Renouard& » et l’Inventaire chronologique se sont développés de manière simultanée dans la deuxième moitié du XXe siècle, mais pas pour les mêmes raisons& : alors que l’Inventaire chronologique devait permettre un recensement général de la production imprimée du XVIe siècle, le «& Grand Renouard& »& devait offrir une description précise de chacun de ces livres et une étude approfondie de la production d’un libraire-imprimeur. Pourtant, ces deux objectifs du «& Grand Renouard& »& ont évolué différemment& : alors que les numérisations offrent un accès plus direct aux ouvrages et concurrencent la rédaction de notices extensives, l’étude de l’activité des libraires-imprimeurs et de leurs réseaux prend une place de plus en plus importante dans la recherche sur le livre ancien.

La réalisation d’un fascicule «& Grand Renouard& »& destiné à Jean Petit arrive dans ce contexte et pause aussi d’autres difficultés& : personnage central du monde du livre à Paris, Jean Petit participe à la publication de près de 10% des imprimés parisiens connus entre 1495 et 1540, soit plus d’un millier d’éditions. Travaillant systématiquement avec d’autres libraires et imprimeurs, Jean Petit nous permet d’accéder au fonctionnement des réseaux du métier du livre à Paris, et d’étudier notamment les imprimeurs anonymes, encore mal connus des travaux sur le livre ancien.

Le «& Grand Renouard& »& apparaît comme le principal outil nous permettant d’effectuer ce travail parce qu’il s’appuie sur un ensemble de conventions qui sont communes aux différents fascicules de la collection, notamment pour ce qui concerne le relevé du matériel typographique. Ces conventions permettent d’établir des liens entre la production de Jean Petit et celle des autres libraires-imprimeurs. Dans le même temps, nous pouvons nous demander en quelle mesure l’exhaustivité des notices traditionnelles nous permettront de répondre à nos questions& : dans le contexte actuel de la recherche, pouvons-nous proposer des adaptations& ?

Sans engager l’ensemble de la collection, nous avons procédé à la mise en place d’une base de données consacrée à la production de Jean Petit. Cette base présente trois principaux objectifs& : l’organisation du travail de recherche, l’exploitation des données et la publication des notices bibliographiques – sous le format numérique ou papier. Il s’agit actuellement du principal outil que nous utilisons dans notre travail à la Réserve.& & &

La mise en place d’une base de données pour le «& Grand Renouard& » pose toutefois plusieurs types de questions, et d’abord des questions structurelles& : une base de données ne peut se concevoir comme un outil papier. Nous pouvons par exemple donner l’exemple des index2.

Dans la bibliographie papier, les index se situent à la fin, et permettent une meilleure exploitation des informations. Mais si la bibliographie perd son index, elle peut toujours être utilisée, bien que de manière plus limitée. Dans le cas de la base de données, tout le fonctionnement du système repose sur le principe d’indexation& : les notices d’autorité sont au fondement même de la structure de la base. Le rapport entre les notices bibliographiques et les notices d’autorité est ainsi fondamentalement différent entre la bibliographie papier et la base bibliographique, même si dans les deux cas le résultat final est la notice bibliographique.

En parallèle, comme nous l’avons annoncé plus haut, se posent aussi des questions de contenu. Dans la mesure où nous disposons aujourd’hui de plusieurs ressources qui n’existaient pas auparavant, nous pouvons nous demander si certains aspects des notices traditionnelles du «& Grand Renouard& »& ne pourraient être repensés, en particulier pour ce qui concerne la transcription diplomatique des pages de titre et colophons ou l’analyse du contenu à la page près. Pour notre base de données, nous avons maintenu l’ensemble des éléments constitutifs de la notice traditionnelle, en donnant toutefois des transcriptions normalisées et une analyse du contenu simplifiée. En revanche, le relevé du matériel typographique est aussi exhaustif que possible, afin de permettre de plus précises datations et identifications des ateliers d’impressions.

La troisième question consiste enfin à savoir comment la base de données& s’inscrit dans le paysage informatique de la recherche et des bibliothèques. La base bibliographique pose en effet des problématiques proches de celles qui se présentent aujourd’hui pour les catalogues de bibliothèques dans le cadre notamment de la transition bibliographique. Par exemple, alors que le premier niveau de description de la bibliographie papier est l’édition (manifestation), la base bibliographique devient mieux exploitable à partir du moment où il existe un niveau supérieur consacré aux textes (œuvres). Ce rapprochement pourrait ainsi permettre sur le long terme d’envisager un modèle de base bibliographique interopérable, du moins en partie, avec les catalogues informatisés. Dans le même temps, il faut aussi considérer que ces outils répondent à des questions différentes et ne pourraient se concevoir exactement de la même manière.

En somme, le contexte actuel de la recherche et les spécificités de la production de Jean Petit nous ont amené à envisager une base de données pour la réalisation de notre fascicule «& Grand Renouard& ». Ce projet repose nécessairement sur la description des livres issus de la production de Jean Petit, mais a pour principale finalité de reconstituer des réseaux de libraires-imprimeurs. Entre-temps, il nous permet de préciser les repères pour la datation des ouvrages et l’identification des ateliers d’impression. La base de données «& Grand Renouard& »& est ainsi un outil que nous mettons en place pour organiser notre travail et mieux exploiter nos résultats, tout en les rendant accessibles à l’ensemble des chercheurs.

Note

La réflexion relative au passage du « Grand Renouard » du papier au numérique accompagne celle que nous menons actuellement pour le projet La réception d’Érasme en France au XVIe siècle (dir. Christine Bénévent), projet dans lequel nous travaillons également.

  1. Voir url : <http://bp16.bnf.fr/>.
  2. Je remercie Tiphaine Foucher (BnF) et Gina Mars (Bibliothèque Mazarine) pour les échanges sur cette question.

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