Que lit un bibliographe de la Bibliothèque nationale ? Catalogue partiel de la bibliothèque de Josué Seckel

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Dans ces pages, nous avions annoncé le décès de Raymond-Josué Seckel et la cérémonie d’hommage qui s’était déroulée1.

Aujourd’hui, nous signalons le dernier catalogue de la librairie Henri Vignes, consacré à la bibliothèque de Josué Seckel2.

Il s’agit d’un choix d’ouvrages, la famille ayant conservé une partie de sa bibliothèque et en ayant également donné à la Bibliothèque nationale de France et à des amis de Josué Seckel, pour perpétuer son souvenir en dispersant certains de ses ouvrages dans leurs bibliothèques.

Nous nous permettons de reproduire, avec l’autorisation de M. Henri Vignes que nous remercions, l’introduction de Marie-Noëlle Bourguet-Seckel.

Raymond Josué Seckel, le vagabond des livres

Feuilleter ce catalogue – quelque 400 ouvrages choisis dans la bibliothèque de Raymond Josué Seckel et réunis en une collection à son nom – produit l’étrange sensation d’une mise en abyme : de page en page s’y répercute l’image de celui qui fut lui aussi bibliographe et collectionneur, inlassable liseur de catalogues, impénitent flâneur de librairies.

Bibliographe, il l’était par vocation et profession : un métier qu’il avait appris, ainsi qu’il aimait à dire, comme commis-libraire dans une grande librairie strasbourgeoise, puis comme élève à l’École nationale supérieure de bibliothécaires, et qu’il pratiqua avec passion à la Bibliothèque nationale où il fit toute sa carrière (1973-2013). Entré au service de la Bibliographie de la France, nommé à la Salle des catalogues en 1978, il en fut le dernier directeur à partir de 1989 avant de prendre en charge la création, puis la direction, du département de la recherche bibliographique de la Bibliothèque nationale de France, poste qu’il occupa jusqu’à sa retraite. Au long de ces années, il fut pour ses « chers lecteurs », collègues et chercheurs, le bibliographe du dernier recours, un vrai magicien selon le mot de Jacques Roubaud. Pour lui qui circulait comme en se jouant dans le maquis des fichiers, des répertoires et bientôt des catalogues numérisés, les recherches les plus insolites étaient des défis accueillis avec une sorte d’allégresse gourmande, aucune question ne devait rester sans réponse, aucune énigme bibliographique sans solution.

Collectionneur, bibliophile, il l’était aussi, à sa manière qui n’était pas, généralement, une recherche de « beaux » livres, d’éditions anciennes ou de reliures précieuses (même si, en historien du livre, il était sensible à ces qualités). Des catalogues qu’il annotait page à page, des présentoirs de librairie dont l’exploration scandait ses promenades à travers Paris, il extrayait des ouvrages d’aspect souvent des plus modestes – une mince plaquette, un volume dépareillé, un numéro de revue isolé –, auxquels lui seul savait donner sens : soit parce qu’il s’agissait d’auteurs avec qui il entretenait d’invisibles affinités ; soit parce qu’il avait au premier coup d’oeil reconnu quelque rareté ou curiosité bibliographique.

Aussi est-ce après coup, dans l’image condensée qu’en offre le catalogue, qu’apparaissent quelques lignes de force de la quête qu’il poursuivait. La place, attendue, faite aux outils de travail du bibliothécaire : l’histoire du livre et de l’imprimerie, l’histoire des collections et des bibliothèques, la bibliographie. Des champs d’étude et de recherche érudite, qui révèlent des jardins plus secrets : le Livre et la tradition juive ; les catalogues d’art et les livres d’artiste ; la littérature érotique et son histoire éditoriale, matière d’une exposition sur L’Enfer de la Bibliothèque dont il fut le co-commissaire en 2007-2008. Enfin l’attrait esthète, militant, pour les marges, les à-côtés de la scène littéraire, les expériences graphiques et formelles des avant-gardes de naguère ; un goût affirmé pour les genres mineurs et les livres minuscules, pour les revues éphémères qu’il s’attachait à constituer en séries complètes, pour des aventures éditoriales comme celle de K éditeur dont il se fit le bibliographe.

Josué avait coutume de dire qu’un catalogue garde une part de mystère, parce que manque toujours une clef pour le lire. Où chercher dans le cas de sa propre bibliothèque la clef qui permettrait d’en approcher la vérité : dans la partition entre cohérence et éclectisme, rigueur et vagabondage qui s’y jouait, sur fond d’immense culture ? dans les quelques titres, pour lui fondateurs, qu’il tenait moins à posséder qu’à offrir, à conserver qu’à faire lire et partager – un poème de Goethe, une brève nouvelle de Georg Büchner, un roman de Georges Limbour, un récit d’Henri Calet, quelques autres encore ? Paradoxe de celui qui savait résoudre par les livres les énigmes des autres et dont les livres gardent cachée l’énigme personnelle, la part invisible qui cependant donnait sens à leur compagnonnage.

Marie-Noëlle Bourguet-Seckel


Comme tout catalogue, la consultation de celui-ci forme une sorte de portrait en creux, dont la lecture révèle les goûts et intérêts de Josué Seckel. Le sommaire du catalogue en donne un aperçu :

  • Bibliographie n° 1 à 52
  • Curiosa n° 53 à 80
  • Judaïca n° 81 à 98
  • Revues n° 99 à 139
  • Beaux-arts n° 140 à 194
  • Surréalisme n° 195 à 213
  • Situationnisme n° 214 à 239
  • Littérature n° 240 à 418

Ainsi, ce catalogue donne à lire combien la bibliothèque du bibliographe fut aussi bien son bureau où se déploie l’univers intellectuel du commissaire d’expositions qu’il fut que le reflet de ses passions, par exemple pour la poésie.&


Signalons que le libraire Henri Vignes est également bibliographe puisqu’il a édité la bibliographie de plusieurs maisons d’éditions3.


Mise à jour du 26 mai 2020

Le catalogue de la bibliothèque de Josué a reçu un tel écho d’intérêt et de souvenir, que certaines demandes n’ont pu être honorées, les ouvrages choisis étant déjà retenus.

Aussi, pour ouvrir un choix plus large et accessible, Henri Vignes propose en complément une liste de 1112 numéros (dont des titres de périodiques4), tous provenant aussi de la collection de Josué Seckel, et actuellement disponibles sur le site de la librairie. En voici la liste :

En plus de références sur la bibliographie, l’amateur retrouvera de nombreux titres sur la poésie, Jean Paulhan, Pascal Quignard, Georges Perec, Jacques Roubaud, la littérature érotique, l’histoire du livre, mais aussi Ezra Pound, Raymond Queneau, etc.

  1. Hommage à Raymond-Josué Seckel (1949-2019), url : <https://bnf.hypotheses.org/8195>.
  2. Disponible en ligne sur le site du libraire, url : <https://www.librairievignes.com/uploads_pdf/670_catalogue_pdf_Biblioth%C3%A8que%20Seckel%20-%20Vignes%20Online%20-%20Catalogue%20n%C2%B04%20-%20printemps%202020.pdf>.
  3. Bibliographie des Editions de Minuit, Bibliographie des Editions de la Nouvelle Revue française, Bibliographie des éditions Denoël et Steele, cf. url : <https://www.librairievignes.com/bibliographies>.
  4. Par exemple, 75 vol. de Po&sie, 65 du Nouveau Commerce, les 49 premiers numéros d’Histoires littéraires : revue trimestrielle consacrée à la littérature française des XIXe et XXe siècles, etc.

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