Roger Planchon et ses théâtres

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.

En 2014, lors de la soutenance de mon mémoire de Licence à l’Université de Rome au sujet de la « découverte » de Brecht en France, je venais de découvrir Barthes critique de théâtre, Bernard Dort, Roger Planchon et l’histoire du théâtre français. À l’époque de ce premier travail académique, le jeune Planchon, déclarant à haute voix la « responsabilité complète1 » du metteur en scène, était pour moi une sorte de figure symbole d’un théâtre libéré de l’« emprise du texte ». Le souvenir des sentiments très naïfs qui guidèrent mes premières recherches me permet, aujourd’hui, de mieux comprendre la frénésie qui a guidé la rédaction de mon mémoire de Master 2. Ce deuxième travail a été structuré, par moi et par mon directeur de recherche Marco Consolini, comme une plongée dans la notion d’« écriture scénique », tout aussi ambiguë selon la définition donnée par Planchon que riche en tant que concept grâce auquel découvrir une praxis de théâtre.

Or l’analyse microscopique du travail de cette compagnie, depuis l’année 1957 et jusqu’à l’année 1962, m’a montré la nécessité d’une recherche bien plus vaste autour du parcours de Planchon et de la vie des théâtres qu’il a dirigés. Et cela parce que j’ai compris, d’abord, qu’il était nécessaire d’étudier cette pratique à l’aune d’autres pratiques théâtrales pour saisir sa particularité irréductible. Ensuite, parce qu’il fallait interroger les rapports que les compagnies dirigées par Planchon ont tissés avec des acteurs sociaux liés au même champ culturel, mais aussi avec d’autres champs d’activité& sociale : critiques, politiques, institutionnelles. Enfin, parce que j’ai pris conscience que le théâtre, medium certes éphémère, est tout aussi ancré dans la longue Histoire des hommes et des sociétés humaines. & Le théâtre est donc une activité humaine éphémère inscrite dans une Histoire et en tant que tel il est intéressant de l’étudier. Bref, voici au moins un mérite de mon mémoire de Master : m’avoir amené à considérer le théâtre comme étant en rapport dialectique avec une civilisation entière, dans toute sa totalité fragmentaire et complexe. L’histoire des théâtres dirigés par Planchon n’échappe pas à cette exigence.

Le parcours de Roger Planchon et de ses compagnies commence, en effet, en 1949 et ne se termine vraiment qu’en 2009, année de sa mort. Durant ces soixante années d’activité, ces entreprises collectives ont traversé des changements majeurs qui ont affecté la pratique et la conception du théâtre en France et en Europe. C’est pourquoi j’ai eu besoin de m’emparer d’une perspective historique et théorique plus vaste, de l’interroger ensuite constamment, et, en outre, de forger une problématique pour appréhender mon objet d’étude. Afin de la présenter brièvement, je tiens à citer Didier Plassard, qui affirme, en 2004, que «& [p]endant les années 1950, […] les rédacteurs de la revue Théâtre populaire, en analysant le travail de Brecht au Berliner Ensemble, celui de Planchon à Lyon puis à Villeurbanne, [œuvrent dans une direction qui contribue] à faire passer le metteur en scène du statut d’interprète à celui d’auteur de spectacles2. »

Quelle est la raison qui amène Plassard à lier étroitement le discours théorique de la revue Théâtre populaire à la pratique artistique de Planchon en tant qu’exemple d’un changement de statut de la mise en scène moderne& ? L’hypothèse est que l’itinéraire de «& Planchon et de ses théâtres& » représente un cas paradigmatique d’une évolution structurelle des modes de conception, de production et même d’analyse du spectacle théâtral, évolution liée à la problématique de l’auctorialité du metteur en scène& : non plus simple interprète, mais auteur/auctor du spectacle et du théâtre. En effet, l’étude méticuleuse du parcours de Planchon et de ses théâtres me paraît particulièrement utile, du moins dans le contexte français, pour examiner la progressive autonomisation auctoriale du metteur en scène, réclamant de manière de plus en plus explicite un statut de créateur à part entière.

Or, pour justifier la validité d’une monographie consacrée à cet homme de théâtre, je devrais, du moins, souligner que suivre cet itinéraire théâtral, seulement en apparence « individuel », revient en réalité à toucher une pluralité de questions qui ont été abordées à partir d’une échelle d’évaluation prioritairement macro-historique.

En revanche, afin de ne pas alourdir ce court texte avec des considérations d’ordre prioritairement épistémologique, je veux pour le moins mentionner mon implication en qualité de chercheur associé auprès du département des Arts du spectacle de la BnF, qui me permet un accès privilégié au fonds Planchon, mesurant plus de 200 mètres linéaires et qui est resté très largement inexploité, faute d’un traitement archivistique approfondi. En bref, mon travail archivistique auprès de cette institution me donne la possibilité d’étudier cette masse documentaire vraiment en profondeur et de croiser l’analyse de ces documents avec d’autres fonds conservés à la BnF ou ailleurs. Ce n’est pas anodin, de mon point de vue, de rappeler aussi que c’est grâce à ce travail que j’ai pu, par exemple, concevoir un tableau chronologique à même de refléter les contextes et les questionnements que je prends en considération dans mon travail. Cela parce que la richesse documentaire de ce fonds et la volonté d’étudier en profondeur chaque document conservé permet de saisir les contextes multiples que les compagnies dirigées par Planchon ont traversés. C’est d’ailleurs aussi grâce à cet outil et à cet accès privilégié à la source première de ma thèse que j’ai pu présenter quelques-uns des résultats de mes recherches dans le cadre de colloques internationaux, journées d’étude ou encore lors des séminaires de recherche organisés au sein de mon École Doctorale.

  1. Cf. : Table ronde « Où en sommes-nous avec Brecht », Les Lettres Françaises, avril 1960, avec le titre. Par la suite, elle sera reprise par la revue berlinoise Sinn und Form, dans le numéro 5-6 du 1961. Ces propos ont été recueillis ensuite dans l’œuvre d’Arthur Adamov, Ici et maintenant, Paris, Gallimard, 1964, p. 208-220.
  2. Didier Plassard, « Le metteur en scène : homme-mémoire, interprète ou démiurge », in Mises en scène du monde, Actes du colloque international organisé par le Théâtre National de Bretagne (Rennes, 4-6 novembre 2004), Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2005, p. 70.

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